ÉDITO

Il est temps de changer

Lorsque j’ai conçu la saison que vous allez découvrir, elle avait comme “fil rouge” des parcours de femmes, d’hier et d’aujourd’hui, qui présentent en quelque sorte “l’addition” des deux siècles précédents de domination patriarcale, avec ses piles de tickets qui continuent de s’accumuler.
L’hommage à l’acteur habituel devenant naturellement l’hommage à l’actrice...
Et puis il y a eu “la pandémie” et son cortège de décisions funestes qui nous ont conduit à tout fermer... à nous enfermer... comme au Moyen-Âge.
Pour soutenir les artistes avec qui nous devions travailler, nous avons intégré à la nouvelle programmation, lorsque c’était possible, des spectacles de la fin de saison dernière annulés. Ils n’étaient en revanche pas toujours sur la même longueur d’onde “féminine”.
Le mot “changement” s’est alors naturellement imposé comme axe de présentation de toute la saison : changement des mentalités masculines archaïques évidemment, mais aussi changements consécutifs à cet enfermement subi : nouvelle échelle des priorités, nouveau rapport au monde et à l’autorité, nouveau départ...
Nouveau Théâtre.
Vous trouverez tout cela dans la plaquette.

Cela fait trois saisons maintenant que nous voyageons ensemble et je voulais, moi aussi, changer de cap pour aborder les trois saisons à venir... Vous découvrirez des contrées magnifiques et rares, des pépites que vous n’imaginez pas. Un horizon étonnant, éclectique et original.
La cuisine à bord sera soignée et gastronomique, vous le savez, le “chef” ne travaille que des produits de qualité. Et dans ce moment de confusion extrême où les mots sont mis à toutes les sauces, y compris les plus crapuleuses, cela fera du bien d’entendre des paroles transparentes et directes sans métalangage, sans écrans de fumée ni travestissement.
Car l’émotionnel en boucle, le morbide décompté chaque soir, finissent par obscurcir nos cerveaux et nous dicter des conduites aberrantes : ruée sur les masques, ruée sur la farine, méfiance et peur de l’autre, celui qui est trop près, de l’enfant même.
Non ! Nous ne sommes pas en guerre. Non ! Les soignants et les employés des supermarchés ne sont pas des soldats au front mais des salariés qui travaillent dans des conditions chaque jour plus difficiles...
Alors ne perdons pas de vue l’essentiel : la vie, notre vie, et ce que nous voulons en faire, envers et contre tout. Nos choix nous appartiennent.
Nous savons que les voitures que l’on conduit, que l’alcool que l’on boit, que les cigarettes, que le sucre, que la grippe saisonnière, que les médicaments et l’air que l’on respire nous détruisent autant que tous les virus du monde.

Vivre tue... C’est même le principe.
Faut-il, pour cela, s’arrêter de vivre, se couper des autres pour ne pas mourir ? Masqués et parqués, encadrés mais séparés les uns des autres, surveillés et punis ?
Faut-il cesser de manger ? De se déplacer ? De respirer ? D’espérer ?
Le théâtre n’est pas un hôpital... Roméo et Juliette ne porteront pas de masques pendant la scène du balcon, ne désinfecteront pas leurs draps et ne se laveront pas les mains au gel hydro-alcoolique après la scène du baiser... Il y aura toujours des spectateurs qui toussent dans la salle, et des comédiens, sur scène, qui postillonnent... Alors vivons ! Debout et ensemble.
Et puis chers spectateurs, même si vous suivez toutes les consignes qui nous “barrièrisent”, vous n’êtes pas à l’abri, car la sortie au théâtre est dangereuse, c’est même son principal intérêt, à tous les instants il peut se produire de l’imprévisible, malgré toutes les précautions que nous et vous prendrons, le risque essentiel du Spectacle Vivant vous guette : être révélé à soi-même par ce qu’on vient de voir et repartir totalement bouleversé... et différent.
Ne laissons pas la peur rétrécir nos vies, et embarquez avec nous dans cette saison en toute confiance, sans arrière-pensée autre que vous “instruire en vous divertissant” tout au long du voyage et en acceptant le risque de côtoyer vos semblables... et leurs affections... qui sont les vôtres aussi...

Attention ! le théâtre change la vie...

Michel Belletante