Édito
Barre à 180° toute
Dixième et dernière saison...
C’est le moment de se retourner, c’est à dire de tourner le regard… à 180°.
Il se trouve que l’air du temps nous y invite. La plupart des spectacles que j’ai vus pour préparer cette programmation abordent ce changement d'axe, ce pas de côté salutaire face à une réalité devenue à la fois incontournable et si difficile.
Je vous invite donc à une rotation complète : un demi-tour pour observer le monde autrement. Passer derrière l’objectif en quelque sorte, derrière le Théâtre.
À 180°, la réalité ne disparaît pas — elle se transforme. Elle se révèle sous un autre angle, plus nuancé, plus troublant, parfois plus lumineux.
À 180°, les évidences vacillent.
Ce qui semblait immobile révèle des tensions, des contradictions, des possibles. Sur scène, les personnages ne sont jamais univoques : ils doutent, ils résistent, ils se transforment, entre héritages et ruptures, entre intime et collectif.
Entre personnage et comédien. Et dans ces écarts, des formes nouvelles émergent. Car comment rendre compte de l’indicible, des violences, sans tomber dans le documentaire ou le pathos insupportable ou pire : la radicalisation des propos.
Le défi de raconter sur la scène les violences sexuelles par exemple…
À 180°, on questionne la vérité.
Un faux procès pour élucider un vrai fait divers ; le seul en scène imaginaire poignant d'un faux potentiel agresseur désigné, un comédien qui revient sur “le” rôle de sa vie, et sur ses propres traces… Et Le radeau de la Méduse n’est plus seulement un tableau, Johnny pas uniquement lui-même mis en abyme vocalement, Ubu pas si grotesque que cela, Véronique plus que Sanson et Camus le temps d'une nuit paradoxalement plus clair...
Changer d’angle, c'est aussi accepter de ne pas voir tout, tout de suite, accepter l’ambigüité, la pluralité, le trouble pour permettre à l’imaginaire d'éclairer le réel.
Ce mouvement à 180° n’est pas une fuite mais un engagement. Consentir au trouble pour mieux comprendre. Accepter que la réalité ne soit jamais fixe, qu’elle se recompose selon l’angle et la focale choisis.
Le théâtre n’est pas seulement un miroir, il ne se contente pas de refléter le réel, il le déplie, le décale, le traduit : c'est un prisme, une chambre d’écho, un espace de traduction où les émotions deviennent idées, où les silences parlent, où les corps écrivent dans l’espace ce que les mots ne suffisent plus à dire.
Cette saison, je vous propose ce déplacement du regard.
Vous êtes le centre et pas le but.
Alors, à 180° toute, pour regarder le monde en face — autrement.
Michel Belletante - mars 2026